Clonage : pour le meilleur et pour le pire
A l’heure où le clonage humain est presque techniquement à notre portée, où les industries pharmaceutiques et agroalimentaires se jettent dans la course aux brevets, la question de la réglementation se fait de plus en plus pressante. Face à la vitesse foudroyante des progrès, les comités d’éthiques multiplient leurs recommandations.
Car de technique, le problème est bel et bien devenu éthique. Si la fabrication en chaîne de souris de laboratoires, de vaches laitières productives ou encore d’animaux en voie de disparition semble être un bienfait, que dire en revanche du clonage pour améliorer la race humaine, pour pallier la stérilité, voire pour que chacun ait à sa disposition un double qui servirait de banque d’organes en cas de besoin ? Toutes ces applications seront-elles rapidement possibles ? Ou bien existe-t-il des obstacles insoupçonnés ? Quoiqu’il en soit, la machine est lancée et s’il serait vain de tenter de l’arrêter, peut-être pouvons-nous tout au moins lui trouver des limites.
Chroniques d’un scénario déconseillé
Dès 1932, Aldous Huxley imaginait dans "le meilleur des mondes" 1, une société où l’on clonerait les êtres sur des modèles préétablis et très hiérarchisés. Séparés en classes, chacun serait reproduit à l’infini pour alimenter cette caste. Plus récemment, dans "A ton image" 2, Louise L. Lambrichs se met dans la peau d’un médecin qui tente l’expérience du clonage pour permettre à sa femme stérile de procréer. Les retombées cauchemardesques de l’un et l’autre des scénarios devraient freiner le savant fou qui est en chacun de nous. La société où chaque être humain est programmé dès la naissance et ne peut s’échapper du carcan de sa caste devient totalitaire dans le roman d’Huxley. Quant au gynécologue d’"A ton image", le clone de son épouse est si bien réussi qu’il en tombe amoureux, menant ainsi au suicide de sa femme et au meurtre de sa "fille".
Ces scénarios dantesques sont à deux doigts d’être réalisables, rien ne semble pouvoir arrêter la progression du savoir. Rien, sauf peut-être si les comités d’éthique y mettent leur grain de sel.
En théorie, ça va... En pratique, ça se corse !
Fabriquer un clone semble être d’une simplicité enfantine. En théorie, il suffit de prélever n’importe quelle cellule de l’animal à cloner, de récupérer son noyau et de l’injecter entre la zone pellucide et la membrane de l’ovule énucléé d’une "donneuse". Placé dans un champ électrique, l’ensemble "noyau ovocyte" va fusionner puis la cellule se diviser pour donner un embryon, qui sera ensuite transplanté dans l’utérus d’une mère porteuse. Après la gestation, le nouveau-né sera la copie conforme de l’animal de départ. Mais dans la pratique, ça se complique. Non seulement la composition du milieu de culture et la qualité du couple "donneur receveur" influent nettement sur les résultats, mais en plus chaque étape réduit un peu plus le nombre de succès. Outre le fait que la fusion "noyau ovocyte" ne réussit pas toujours, sans oublier un tri drastique des meilleurs embryons et les pertes durant la gestation, pas moins de la moitié des clones ont des problèmes immunitaires ou cardiaques dès la naissance. Dans de telles conditions, dur, dur d’être un clone !
De la difficulté d’expliquer la Nature
Si la pratique n’est pas évidente, l’explication l’est encore moins. En effet, par quel miracle une cellule programmée pour fabriquer de la peau ou du tissu musculaire peut-elle bien retourner à son état antérieur d’indifférenciation (ou totipotence) ?
"En l’état actuel des recherches, nous ne pouvons faire que des suppositions, prévient Louis-Marie Houdebine, directeur de recherche à l’INRA. Il est possible qu’une substance du cytoplasme contribue à ce retour à l’indifférenciation. D’ailleurs cette reprogrammation des cellules survient également lors de la reproduction sexuée. Les gènes de l’ovocyte et ceux du spermatozoïde subissent eux aussi ce mystérieux retour à l’état de totipotence lors de leur fusion. Mais nous ne pouvons pas l’expliquer : seulement donner un coup de pouce à la nature en choisissant le meilleur couple donneur receveur".
L’idée de faire des expériences avec le même donneur de cellule, et le même receveur (fournisseur d’ovocyte) mais à des âges différents devrait permettre de déterminer, à terme, l’âge idéal du couple "donneur receveur" pour un clonage réussi.
Le clonage, pour quoi faire ?
Le clonage animal n’aurait certainement pas été à ce point médiatisé si les intérêts de ces expériences s’étaient cantonnés aux seuls progrès de la science. Il présente en fait de nombreux intérêts à la fois écologiques et financiers. Le clonage d’animaux en voie de disparition (en utilisant notamment des ovocytes de vaches, particulièrement efficaces) permettrait d’éviter l’extinction totale de certaines espèces. Les intérêts financiers sont multiples, en particulier dans ce nouveau domaine de recherche que les Américains appellent "pharming", sorte d’hybride entre les recherches pharmaceutiques et agronomiques. Il s’agit là de fabriquer à la chaîne des clones d’animaux de fermes (vaches, brebis, chèvre...) génétiquement modifiés (transgéniques) pour produire des protéines ou des médicaments. Le clonage permettra également de créer en série des animaux de laboratoires tous identiques (présentant donc par exemple la même anomalie génétique) ou encore de fournir des organes humains par le biais d’animaux transgéniques.
Depuis Dolly, des progrès à vitesse exponentielle
Février 97 : naissance de la brebis Dolly, premier mammifère à avoir été cloné à partir d’une cellule adulte, grâce à Ian Wilmut et son équipe du Roslin Institute (Edimbourg, Ecosse).
19 janvier 98 : Recherche de l’ovocyte universel qui pourrait recevoir le noyau de n’importe quel mammifère (Maisam M. Mitalipova de l’Université de Wisconsin-Madison).
20 janvier 98 : Naissance de Charlie et Georges, deux veaux clonés et modifiés génétiquement (Université de Massachussetts).
20 février 98 : Naissance de Marguerite, clone de veau femelle, à l’INRA (Institut National de Recherche Agronomique).
Avril 98 : naissance de Bonnie, fille de Dolly.
22 juillet 98 : Ryuzo Yanagimachi de l’Université d’Hawaï obtient une cinquantaine de clones de souris, parmi lesquels des clones de clones de clones !
6 novembre 98 : Première mise en culture de cellules embryonnaires humaines par James Thomson (Université de Wisconsin-Madison).
9 décembre 98 : Huit veaux clonés par l’équipe de chercheurs japonais dirigée par le docteur Yukio Kato, à partir de cellules du cumulus (partie externe de l’ovule). - Pour une réglementation à l’échelle mondiale
Afin de garantir l’humanité contre les dérives possibles du clonage, rien de tel qu’un bon cadre juridique au niveau international. C’est pourquoi l’Unesco a adopté le 11 novembre 1997 la Déclaration universelle sur le génome humain et les droits de l’homme, qui stipule que le clonage humain est "une offense à la dignité humaine". Cette position a été confirmée le 26 février dernier par l’Unesco, puis par la Commission Européenne de Bruxelles le 28 mai de la même année. En France, la loi de juillet 1994 portant notamment sur la procréation médicalement assistée et sur le statut de l’embryon suffisait implicitement pour interdire le clonage humain. Révisable tous les cinq ans, elle devrait être complétée en juillet prochain notamment au sujet des recherches sur l’embryon à but thérapeutique. Bernard Kouchner, Secrétaire d’état à la santé a déjà annoncé son intention de proposer aux Nations-Unies une démarche collective, réclamant "un devoir et un droit d’ingérence" face aux pays qui feraient preuve de trop de laxisme (AFP, 21 janvier 99).
Source : www.infoscience.fr










